LE CV DES BOULOTS À FUIR

Salut bande de feignant(e)s !

Me revoilà après un paquet de demains. Fallait pas compter sur un blog dédié à la procrastination pour me la soigner. Et puis je serais pas crédible si je repoussais pas l’écriture de mes articles.

J’avais jusqu’à fin janvier pour vous souhaiter une bonne année de glandouille, mais puisque je suis là, voilà c’est fait !

Malheureusement pour moi, 2017 commence par une reprise d’activité salariale. En tant qu’intermittent du chômage, il faut bien retourner au turbin de temps en temps !

Grâce à la procrastination, j’ai au moins l’avantage de vivre des aventures exceptionnelles en me dégotant des boulots improbables. C’est comme ça, quand on cherche du travail en se disant tous les jours qu’on verra demain, on finit par prendre le premier qui vient et on tombe dans le surprenant, l’épique, le pénible.

Malgré les souvenirs merveilleux que me laissent ces quelques petits boulots bien bien merdiques, je ne les conseillerais, ni même ne les souhaiterais à personne ! J’ai parfois souffert au plus profond de mon âme (poseur d’antivols aux Galeries Lafayette). J’ai été meurtri jusqu’aux os (déménageur).

Je vous présente donc LE CV DES BOULOTS À FUIR et je l’ouvre par ma plus douloureuse expérience professionnelle. Une souffrance de chaque instant. Physique et morale. Dans un milieu hostile peuplé de tarés survitaminés à l’organisation militaire. On peut  être fauché et prêt à faire n’importe quoi. Mais surtout, ne soyez jamais :

un commis de cuisine est trop énervé pour pratiquer la procrastination
COMMIS DE CUISINE

Bon celui-là a de la gueule. Je vous garantis qu’à 7h du matin en pyjama à rayures bleues et blanches, coiffé d’une magnifique toque en papier, au milieu d’une quarantaine de fous furieux, plongé dans des odeurs de vinaigre, de fromage, de sang, j’étais beaucoup moins combatif que lui !

Un pote m’avait filé ce plan en me disant : « ils prennent n’importe qui, faut juste savoir compter pour faire des sandwichs et c’est payé 12 balles de l’heure ! Sans limites le nombre d’heure, tu peux bosser jours et nuits si tu veux te refaire, je te mets bien frérot ! »

Il m’a trouvé un contrat de 15 jours chez le traiteur officiel du tournoi de Roland Garros. La classe non ?

Sauf qu’en plus de la fatigue et de la nausée évoquées plus haut, il faisait 12 degrés dans cette putain de cuisine ! Tout était gris, tout bougeait, tout faisait du bruit ! Pour quel enfer avais-je quitté ma couette ? Je te mets bien frérot ?!?

J’y étais depuis 2 secondes et c’était plus la classe du tout. Mais mon compte en banque l’avait pas non plus. Alors je suis resté.

On m’a dit d’aller voir le chef, qui m’a envoyé vers un sous-chef, qui m’a refilé à un sous-fifre ne parlant pas français. C’est pourtant lui qu’on a désigné pour me dire quoi faire. Envie de vomir, froid, mal de crâne.

Il a commencé par écrire une liste d’ingrédients sur un bout de papier, et me l’a donné en disant : « ça, cul poule, fouet, balance là-bas. ». J’ai filé sans demander de détails. Sans savoir non plus ce qu’il entendait par cul poule. Et merde c’est quoi de l’agar agar ???

Faut juste savoir compter pour faire des sandwichs ?!? Mais quel bâtard !

5 minutes et déjà en passe de me faire démasquer. Étant au plus bas de l’échelle hiérarchique, j’ai misé sur la solidarité des sous-sous-fifres et suis allé supplier les plongeurs de m’aider. Ce qu’ils ont fait (en fait un cul de poule c’est un saladier, et de l’agar agar de la poudre).

De retour avec ma mixture et ma fierté, mon chef, que je nommerais Bourreau à partir de maintenant, a regardé sa montre et soupiré. Il avait l’air en retard. Il m’a montré des grilles de cuisson et des sacs remplis de biscuits de formes différentes avant de disparaître avec mon cul de poule. J’ai déduit qu’il fallait étaler les biscuits sur les grilles, sans savoir combien alors j’en ai mis un max. Mes doigts gelaient, mon nez coulait. J’avais presque fini quand Bourreau a surgi de nulle part et m’a montré les chiffres écrits sur le papier sulfurisé recouvrant chaque grille, l’air blasé. Apparemment il fallait savoir lire aussi. Comme je ne savais pas combien j’en avais mis, et qu’il fallait en laisser cent douze, ou quatre vingt six, ou trente huit + soixante deux, et qu’il y avait six immenses grilles, j’ai compté le plus longtemps de toute ma vie.

Ensuite il m’a donné un pot de sauce, un sac en plastique, et j’ai dû fabriquer une poche pour poser la sauce sur les biscuits. J’ai pas réussi alors il l’a faite pour moi. Il y avait au moins quatre millions de biscuits mais au moins j’avais plus à les compter. J’ai saucé.

J’avais pas fini depuis trois secondes que cet enfoiré me donnait déjà une autre mission. Cette fois je devais superposer le biscuit, la sauce, la viande, et le fromage. J’avais pris du grade. Y avait pas que le recrutement qui déconnait chez eux, y avait le management aussi.

J’avais retenu la leçon et lu le chiffre : cent trente six. J’ai aligné.

la procrastination est l'ennemi juré du commis de cuisine au travail
Un tout petit aperçu…

Je me suis fabriqué une poche beaucoup moins stylée que celle de Bourreau. Beaucoup moins précise aussi. J’en foutais partout, incapable de viser ces satanés minuscules biscuits trois fois d’affilée.

Il fallait maintenant que j’aille chercher le poulet à la je sais pas quoi dans le frigo. Je voyais pas de frigo. Je suis retourné voir mes potes plongeurs. Ils m’ont indiqué une porte et je suis entré dans un frigo plus grand que mon salon. Un grand salon où il faisait quatre degrés.Tous les murs étaient recouverts d’étagères métalliques, elles-mêmes recouvertes de bacs métalliques remplis de victuailles indéfinissables. J’ai regardé partout, mais rien n’avait l’apparence du poulet. Je suis ressorti pour dire à Bourreau que je l’avais pas trouvé. Il m’a lancé un regard énervé, a foncé vers le frigo et m’a rapporté un bac vide dont le fond était recouvert d’une sorte de gelée. Gelée qui en fait recouvrait une couche de poulet à la je sais pas quoi, le tout prédécoupé en lamelles parfaitement égales et invisibles à mon œil d’ignare. Je cherchais des morceaux de poulet alors que cent trente six biscuits rectangulaires m’attendaient bien sagement sur une grille. Cette fois, j’étais démasqué.

Bourreau allait me faire payer mon imposture.

À peine avais-je posé le dernier bout de gelée sur le dernier petit-four, qu’il me déposa par-dessus l’épaule un énorme sac plastique rempli de fleurs, avec pour seule instruction d’ « éplucher ». J’ai compris qu’il me fallait en séparer les pétales du reste.

Ce que j’ai pas compris au long de ce calvaire, c’est comment ce mec qui semblait faire mille choses à la fois, pouvait toujours savoir quand j’allais finir une tâche…

J’ai épluché des fleurs pendant des heures. D’ailleurs, j’avais perdu la notion du temps. Pas de fenêtre, pas d’horloge. J’avais les pieds glacés. Tout se passait trop vite autour de moi, tout sauf ce sac qui ne se vidait pas. J’épluchais d’un geste aussi efficace que possible, avec l’impression de l’améliorer à chaque fois, mais cette saleté de sac ne se vidait pas. J’étais dans un film qu’on regarde en accéléré, et le seul acteur qui jouait à vitesse normale, c’était moi. J’épluchais, j’épluchais, j’en pouvais plus d’éplucher. Mes doigts trempés commençaient eux aussi à surgeler. Je maudissais la procrastination, me jurais de ne jamais me remettre dans une telle situation, de chercher un boulot pépère dans un bureau, et de le garder !

« Nettoyez vos plans de table » !

Même ça je l’entendais en retard.

La fin du sac de fleurs approchait. C’est là que Bourreau m’a apporté, avec un peu d’avance, un énorme bac débordant de petits-fours fraîchement préparés sur lesquels il fallait apposer la tâche finale : le pétale. Tâche qui m’était implicitement dévolue. Et neuf autres bacs identiques m’attendaient au congélateur.

J’ai posé des pétales, et des pétales, et des pétales.

Sur des petits-fours, et des petits-fours, et des petits-fours.

En guise de pause, j’avais droit à une excursion en Alaska. -30 degrés dans la chambre froide.

J’ai posé des pétales, et des pétales, et des pétales.

Sur des petits-fours, et des petits-fours, et des petits-fours.

Bourreau est revenu avec un flacon et une pipette, et m’a montré comment déposer une goutte d’un liquide rouge et huileux, limite sanguin, sur chaque pétale. Un puits sans fond ces petits-fours.

J’ai posé une goutte, et une goutte, et une goutte.

Sur des pétales, et des pétales, et des pétales.

J’avais tellement froid que je tremblais et en foutais partout. Une vraie scène de crime. Je claquais des dents et battais des pieds pour ne pas que mes orteils s’endorment à jamais. Je me demandais ce que Bourreau allait bien pouvoir trouver à mettre au-dessus de ces gouttes pour m’achever. Il semblait décidé à ce que je crève sur ces petits-fours sans fin !

Que ferait Dexter face à mon bourreau ?
C’est ton sang que je vais saucer !

Ils devaient se douter que des idées folles pouvaient me traverser l’esprit puisque je n’avais toujours pas eu besoin d’utiliser un couteau !

Il me restait un bac à faire quand Bourreau, qui devait avoir les mêmes idées à mon égard, m’a annoncé qu’après ça, je devais pointer auprès du chef avant d’aller manger. Ouf, il était au moins midi.

J’ai accéléré le goutte à goutte et suis parti à la recherche du big boss. J’avais même pas faim. Je voulais juste sortir de là. Respirer l’air pollué de Paris. Voir la lumière du jour. Sentir la douceur du mois de mai sur mes mains endolories.

J’ai fini par le trouver, j’ai signé sa feuille, et il m’a dit : « C’est bon on n’a plus besoin de vous. »

Oh putain ! J’ai pas demandé pourquoi ni défendu mon contrat. J’ai fait ce que j’aurais dû faire quand les portes se sont ouvertes sur cet enfer. J’ai fui ! J’ai jeté ma toque en papier en l’air et j’ai couru vers mon chômage, mes quinze euros en banque, mes nouilles chinoises déshydratées et leur petit sachet d’épices dégueulasses, et je leur ai souri ! Je n’étais que joie et soulagement. Je n’aurais plus à remettre les pieds dans cette salle de torture. Jamais. Et puis, je m’étais quand même fait 60 balles !

Si une toque vous court après, courrez plus vite !
Enfin libre !

Conclusion : commis de cuisine, c’est pas pour les feignant(e)s. Je pense pas que ce soit un hasard si c’est le boulot duquel je me suis fait virer le plus rapidement. C’est un honneur de l’avoir sur mon CV, mais si une toque vous court après avec quelques billets dans les mains, fuyez !

T.

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